Francis Bacon (1909-1992)

 

Portrait d'Innocent X par Diego Velasquez
Huile sur toile
1650
140 cm x 120 cm
Rome (Italie)- Galerie Doria-Pamphili
Velasquez Bacon Etude d'après le portrait du pape Innocent X par Velasquez de Francis Bacon
Huile sur toile
1953
153 cm x 118 cm
Des Moines (USA) - Art center

Présentation

  Lorsque Velasquez peint le portrait du pape Innocent X, il est déjà reconnu comme un peintre majeur de son temps. C'est un tableau de commande mais il est d'un réalisme saisissant et marque profondément la façon dont seront exécutées par la suite les peintures officielles. Francis Bacon a été littéralement obsédé par cette œuvre et réalise pendant une décennie (des années 1950 à 1960) 45 variantes de ce tableau. Au-delà de ce qui pourrait sembler être un simple exercice de style, Bacon s'empare du tableau de Velasquez pour mener une véritable réflexion sur la condition humaine et sur l'art.

 

Entre récréation et re-création

 Bacon reprend attentivement les principaux éléments du tableau de Velasquez. Le personnage est dans la même position, le même plan est respecté. Toutefois, certains éléments ont disparu, notamment le papier que tient le pape (où est inscrit le nom de Velasquez) ainsi que la bague, symbole du pouvoir papal, de sa main droite. La reprise du tableau est donc pleinement assumée par Bacon qui joue avec le savoir du spectateur qui ne peut comprendre son tableau qu'en connaissant l'original. C'est donc le principe de la parodie qui est respecté mais pas dans sa dimension ludique. En effet, le fauteuil du pape est devenu une chaise électrique représentée par les lignes jaunes qui contrastent violemment avec les couleurs sombres du tableau. Les teintes rouges ont complètement disparu pour se fondre dans le violet et le noir. Le pape qui est saisi par Velasquez dans une pose conventionnelle (cf Jules II peint par Raphaël) est représenté par Bacon au moment même de l'électrocution. L'éternité digne d'admiration que peint Velasquez devient la fugacité terrifiante d'une exécution chez Bacon. C'est donc non sans une certaine ironie que Bacon choisit un pape pour le mettre dans cette situation tragique et ainsi détourner le sens du tableau officiel.

 

Une vision tragique de l'homme

  Si, dans le tableau de Velasquez, le pape nous regarde avec une certaine bienveillance, ce regard n'est plus là dans le tableau de Bacon. Bien au contraire, ses orbites ont même disparu et sa bouche grande ouverte est un trou béant, un cri de souffrance et de désespoir. La position du corps reste figée mais le personnage s'accroche aux accoudoirs, il ne lutte pas, il subit son exécution, son destin dans la douleur et l'indifférence. En effet, le pape semble être relégué au second plan par Bacon qui reprend le rideau rouge de Velasquez mais le place en transparence devant le personnage instaurant ainsi une distance avec le spectateur. Ce rideau représenté par des trainées blanches relègue l'horreur de l'exécution au second plan comme si la souffrance figée dans l'éternité de cette représentation n'avait plus d'importance. C'est cette vision tragique de l'homme qui est la plus dérangeante pour le spectateur placé en témoin impuissant, certes mais surtout indifférent par la distance créée. Le jaune vif dévore l'espace et relègue dans l'ombre et l'oubli le personnage qui semble littéralement se dissoudre dans les ténébres. 

 

Conclusion   

  Le tableau de Bacon est évidemment provocateur par la reprise paradoxalement ludique et cruelle du tableau officiel de Velasquez. Bacon mène au-delà une réflexion sur l'homme et nous place dans une situation de malaise où  le spectateur à la fois horrifié et indifférent assiste à une exécution. Ces ambivalences font échos à l'oeuvre de Céline. La façon dont l'écrivain montre ses personnages à la fois deséspérés et pathétiques, entre le ridicule et le tragique procède de la même conception du monde goguenarde certes mais profondément humaine.

 

© http://litterart.perso.sfr.fr

 

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